Les yeux ouverts face à l’impossible

Pour mes amis de Massacan et tous les autres


La vaillance n’est pas un acte d’éclat mais une attitude de persévérance, une
endurance qui fait face à ce qui perturbe, menace, sans perdre le contact avec la
joie de l’appel matinal.
Car de tout temps la bête rôde, car de tout temps la nymphe parvient jusqu’à nous
malgré les crocs.
Il me vient à l’esprit les mots de Rilke.
Alors que la Princesse Blanche attend son amant, un Messager fait irruption, vêtu
de velours sombre et dit :
« De l’Ouest est venue une mort étrangère, vorace. Elle va de ville en ville, celui
qu’elle menace, elle le brise comme un pain. »
Oui, à l’époque où la pièce se déroule la peste rôde.
Il dit encore :
« J’ai vu, non loin d’ici quatre moines de la confrérie noire tourner comme des
rapaces, des fantômes, autour d’une maison. Ils attendent partout, ils patientent,
et quand on leur fait signe craintivement d’une fenêtre, ils viennent, ils emmènent
leur butin pâle:enfants, femmes, vieillards. »
Dans la pièce de Rilke écrite en 1898 , la Princesse Blanche finit par ne pas
recevoir son amant après la venue du Messager.
Elle ne deviendra pas femme.
Elle est devenue vielle avant l’heure, elle, dont l’enfance n’a pas été le moment
de la transmission du rire.
Elle dit à son intendant : « Apprenez à vos petits-enfants le rire, l’autre sagesse
s’apprend bien assez tôt. »
J’aime à croire que malgré le sombre qui rôde, nous n’avons pas repoussé la vie,
nous n’avons pas pétrifié notre cœur et nous avons continué à transmettre le rire.
Cette force qui garde les yeux ouverts, qui nous aide à ne pas succomber aux
chimères et aux évidences trompeuses, qui nous permet d’avancer vaillamment
avec des questions et pas seulement des réponses.
Picasso a dit : « Les ordinateurs sont inutiles, ils ne donnent que des réponses. »
Malgré « les Messagers de la confrérie noire » nous continuons sur la crête qui
ne pardonne pas.
Nous marchons au plus près de la chute. Les arrêtes abruptes sont nos
compagnons.
Nous côtoyons les vents qui ne cessent pas, nous côtoyons les Messagers porteurs
de signes d’un monde sorti des railles.
Nous sommes entourés de solitude, un éloignement dû à notre manière de voir, à
notre manière de parler et d’être.
La solitude est le signe de celui ou de celle qui voit.
Mais comme dit Aristote : « Nous ne sommes pas seuls à être seul. »

Nous le voyons.
Le déraillement devient notre destin.
Nous sommes pris comme les autres, nous sommes pris plus que les autres car
nous le voyons.
Nous sommes pris moins que les autres cas nous essayons de le transmuter.
Nous faisons l’expérience de l’immonde !
Mais, regardez chers compagnons, nous sommes libérés des rails, nous sommes
libérés de la terreur régnante, nous allons, lestés d’audace , vers quoi ?
Vers ce qui transforme, vers le péril d’être vivant aux abords des flammes, vers
l’envie de faire ensemble encore et encore.
Nous tentons de renaître dans une parole désencombrée afin de dire, de faire voir
les plis et replis de notre temps.
Nous nous relevons à chaque fois recouverts de poussière mais remplis de
détermination.
Nous ne savons pas si nous serons là pour le pas d’après, mais nous faisons tout
pour qu’adviennent des possibles pour l’être humain sur terre. Des possibles
lendemains où la bête et la nymphe s’envisagent, se répondent ; la bête avec la
force, la nymphe avec la beauté.
Je laisse, chers amis, le dernier mot à la Princesse Blanche : « La jeunesse est le
souvenir de Celui qui n’est pas encore venu. »
Cette phrase est notre direction car le savoir ne s’achète pas comme une
marchandise.
Il se conquiert grâce au Compagnonnage.

                                                                                       Nikos Precas